En tout cas, aujourd'hui, si vous avez l'occasion de passer devant l'école de bonnes sœurs de Voisenon et que vous en voyez sortir des enfants et adolescents vêtus à leur guise, sans aucune sorte d'uniforme, soyez réceptif au message qui se cache derrière les apparences car c'est le cri silencieux d'une enfance qui réclama justice !
SEX AND DESTROY Un nouveau son rock ?
Nouvel extrait vendredi 3 février 2023. Bonne lecture !
chapitre 17 À quoi sert l'école ? extrait 101
La dernière fois que je vis, dans ma classe, toutes les élèves vêtues de leurs tabliers, je crois bien que c'était le jour de la rentrée, en quatrième. Puis, il s'avéra que la propension des grandes personnes de l'école à faire des rappels à l'ordre tomba dans l'oubli.
Un beau matin, en partant de chez moi, je décidai, toute seule dans ma tête, de mettre seulement mon manteau et mes chaussures mais pas mon tablier. Je le laissai au fond de mon cartable et ne l'en sortis plus jamais.
Lorsque nous entrâmes en classe de troisième, je crois bien que plus personne, à Voisenon, n'avait de tablier à sa taille, à part peut-être quelques nouvelles qui n'étaient pas encore au parfum.
chapitre 17 À quoi sert l'école ? extrait 60
À la fin de l'heure, madame Jesaispluscomment rangea ses affaires et quitta la classe très vite. C'était peut-être mieux ainsi, en fin de compte. Après les bêtises que j'avais dites sous l'effet de la colère, j'aimais autant me faire oublier.
Par contre, moi, quand je sortis discrètement de la classe, je fus interpelée par madame la principale de l'établissement, suivie de près par madame Jesaispluscomment.
Aïe ! aïe ! aïe ! ça va barder.
Madame Jesaispluscomment, elle était jeune, douce, compréhensive. Madame la principale de l'établissement, ce n'était pas pareil. C'était une vieille dame d'au moins quarante ou cinquante ans, les cheveux gris mis en plis par des bigoudis, rigoureuse et sévère. Tout le monde la craignait.
« Je veux du respect, dans cet établissement »
tançait-elle à tout bout de champ.
Devant elle, personne ne riait.
chapitre 17 À quoi sert l'école ? extrait 58
- Nan mais peu importe son nom. J'vous dis pas ça pour qu'èe soit punie. J'lui en veux pas. Èe m'a pas dit ça parce qu'èe voudrait que j'meure ; j'crois pas. En tout cas, èe voudrait pas que j'meure juste après qu'èe m'ait dit ça ; ça, j'en suis sûre. Le problème, c'est pas qu'èe m'ait dit ça. Le problème, c'est qu'èe m'ait dit ça parce qu'èe m'voit tout l'temps pleurer. C'est pas d'sa faute, si j'pleure. Et puis, p'têt qu'elle, si elle était à ma place, èe s'dirait qu'y faut qu'èe s'suicide. Èe y a pensé, en tout cas, alors que moi, ça ne m'était même pas venu à l'esprit parce que je veux vivre et je veux lui dire qu'il faut vivre malgré tout. Même si on est dans une situation comme la mienne et qu'on a de bonnes raisons de pleurer, faut pas s'suicider parce qu'on sait jamais c'que l'avenir nous réserve. Faut toujours rester optimiste. Même si, maintenant, ça va pas, y a toujours une issue. C'est c'que j'me suis toujours dit. Seulement, l'issue, j'l'ai jamais trouvée. Tous les jours, j'me creuse la tête pour trouver comment j'dois faire pour plus être obligée d'être à l'école et j'trouve jamais. Et puis, quand la fille m'a dit : "suicide-toi !", j'ai pas voulu l'écouter, évidemment mais, en même temps, on aurait dit qu'elle m'avait soufflé la solution que j'ai tant cherchée sans jamais la voir ; la seule solution, que j'voulais pas voir. Alors, c'est ça qu'est prévu par l'éducation nationale ? C'est c'que j'me demande. C'est pourquoi je vous pose la question : dans la mesure où l'école est obligatoire pour tous les enfants, quand un enfant sait qu'il est pas à sa place à l'école, est-ce qu'il doit se suicider ou est-ce qu'une autre issue est prévue ? »
chapitre 17 À quoi sert l'école ? extrait 57
Madame Jesaispluscomment ne prit pas mon intervention à la légère. Entendre le mot suicide en plein milieu de son cours, de la bouche d'un enfant, c'était grave. Peut-être que, dans ma colère, j'avais eu des mots et des pensées un peu trop durs.
« Nan mais moi, j'veux pas m'suicider, hein ! tempérai-je. C'est une fille, pendant la récréation, qui m'a dit : "T'en as pas marre de tout l'temps pleurer comme ça ? Fais quelque chose ! Suicide-toi !"
- Qui vous a dit cela ?! s'indigna la prof. Comment elle s'appelle ?
chapitre 17 À quoi sert l'école ? extrait 54
Assise sur ma chaise, au fond de la classe, je vis madame Jesaispluscomment entrer dans la salle et, sans même jeter un regard vers nous, elle se mit à débiter tout un flot de paroles dérisoires et incongrues. En soit, cela n'avait rien d'extravagant, venant d'un professeur. Ça s'appelle faire son cours mais tout de même ! Qu'est-ce que ça veut dire, à la fin, ce comportement, de la part d'un adulte, d'embêter tout le monde, comme ça, avec ses petits centres d'intérêt, sans se soucier le moins du monde de savoir si on en a seulement quelque chose à faire ! Et puis zut ! il y a des choses bien plus importantes, dans la vie, que ces fichues matières scolaires.
chapitre 17 À quoi sert l'école ? extrait 53
Jusqu'à ce que, passant près de moi, elle se décida et me lâcha :
« T'en as pas marre de rester là, comme ça ? Fait quelque chose ! Suicide-toi ! »
Je la regardai fixement, en silence. Elle partit rejoindre ses copines, mes yeux devinrent secs et mon esprit plongea en état de réflexion profonde et froide.
Puis sonna la cloche par laquelle l'école ordonnait à tous les enfants de revenir perdre leur temps en classe. Mes pensées étaient très claires dans ma tête froide. Je me levai du tronc d'arbre et marchai gravement jusqu'à ma classe.
chapitre 17 À quoi sert l'école ? extrait 50
Moi, à Voisenon, je n'avais rien ni personne à quoi ou à qui me raccrocher. Alors, la souffrance générée par le règlement scolaire imbécile inventé par les inconnus de l'éducation nationale, je la subissais de plein fouet à chaque instant passé à l'école.
Alors, tout au long de chaque récréation, je restais prostrée dans un petit coin et je pleurais. Je me creusais la tête pour trouver le moyen de sortir de là mais je ne trouvais jamais et chaque jour, chaque matin, je me voyais contrainte de retourner à Voisenon subir encore une journée faite de torture mentale et d'ennui ; et encore une autre journée, et encore une autre… Quand est-ce que ça allait s'arrêter ?!
chapitre 17 À quoi sert l'école ? extrait 49
Alors, toute la classe réfléchit au problème, des mains se levèrent, une discussion s'engagea tandis que moi, je demeurai silencieuse.
Bien vite, résolution fut prise de trouver le moyen de rire, malgré le règlement et sans l'enfreindre. Pour toutes les filles de la classe sauf moi, ce moyen résidait dans la joie de se retrouver entre copines, au terme des grandes vacances, pour vivre ensemble une nouvelle année scolaire.
Moi, je n'avais pas de copines, à Voisenon mais ça, ce n'était que mon cas personnel. Ça n'intéressait personne. Alors, je me tus et laissai madame Jesaispluscomment poursuivre son cours.
chapitre 17 À quoi sert l'école ? extrait 48
Tu parles ! Les mots étaient sortis de ma bouche, un peu vite, comme du n'importe quoi, ouais ! Ne riaient-elles jamais, les grandes de première, de terminale ? Je n'en savais rien, moi. Je ne m'étais jamais attardée à les observer assez longtemps pour les voir rire, voilà tout. Ça devait bien leur arriver de temps en temps, pour peu qu'elles fussent en présence d'une situation comique. Tout ce que je savais, c'est que pendant les récréations, on les voyait communément se promener lentement au fond du parc, déambuler entre copines et se parler à voix basse, parfois à tête basse, les yeux un peu vagues. C'est l'image que j'avais d'elles et je n'avais aucune envie de devenir pareil mais dire qu'elles ne riaient jamais, c'était peut-être un peu abusif. J'avais dit ce qui m'était passé par la tête et j'avais parlé un peu trop vite.
Néanmoins, là encore, nulle ne me contredit, pas même la prof.
chapitre 17 À quoi sert l'école ? extrait 47
Devant cette grande tristesse collective, la prof essaya désespérément un :
« Voyons, mesdemoiselles ! le règlement scolaire n'est pas si terrible que cela. Regardez les jeunes filles qui sont dans les grandes classes de notre établissement ! Elles sont sages, elles ne font pas de bêtises. Ça ne les empêche pas de rire.
- Mais non, madame ! Les grandes, èes rient jamais. J'dis pas qu'èes sont tristes. J'en sais rien et j'l'espère pas mais elles sont… sérieuses. »
Cette fois, les mots étaient sortis de ma bouche, tous seuls, comme une supplication.
chapitre 17 À quoi sert l'école ? extrait 46
Un long silence suivit. Tous les regards étaient tournés vers moi. Les filles du groupe des agitées qui, pour le coup, avaient cessé de rire, me regardaient interloquées que je leur eusse fait cet affront ; qui n'en était pas un, en fait. C'est le règlement, que je dénonçais.
Bon, moi, ce n'était que mon point de vue. Je m'attendais à ce qu'on levât la main pour ajouter quelque chose derrière moi ou pour me contredire, voire même à ce que toute la classe éclatât de rire à l'imbécillité que je venais de pondre. En général, en classe, j'évitais de l'ouvrir de peur de me ridiculiser mais il y a des fois, comme ça, il faut que ça sorte.
Quelques mains se levèrent, en effet, mais ce n'était que pour adresser des paroles de respect et de réconfort à notre pauvre professeur déconcertée. Nulle n'ajouta ni ne retira un seul mot à ce que je venais de dire et les mines, sur tous les visages de petites filles, étaient plus déconfites que jamais.
chapitre 17 À quoi sert l'école ? extrait 45
Alors, moi, je levai la main et quand la prof me donna la parole, je posai la question :
« Vous voulez qu'on soit punies ?
- Ben ! bien sûr que non. Pourquoi dites-vous cela ?
- Parce que vous nous dites de rire comme celles qui font des bêtises, parce que c'est le premier jour de la rentrée, la reprise est difficile et ça fait du bien d'entendre rire autour de soi ; mais après, si on suit leur exemple, vous nous punirez tout au long de l'année parce qu'on aura fait des bêtises. Enfin, peut-être pas vous mais, c'que j'veux dire, c'est qu'c'est forcé de faire des bêtises, si on veut rire malgré le règlement scolaire. Ça s'entend bien, à leur rire, qu'elles font des bêtises. Moi, je le sais parce que, tout au long de l'année, quand j'entends ces rires, j'entends toujours, derrière, la voix d'un professeur les interrompre en disant : "Qu'est-ce que vous avez encore fait, comme bêtise ? Si vous n'en avez pas fait, c'est que vous êtes en train d'en préparer une. Vos rires vous trahissent". Ce sont les mêmes rires que vous citez en exemple, aujourd'hui, parce que c'est la rentrée. Moi, je dis pas ça pour les dénoncer pour que vous les punissiez. J'dis pas qu'èes ont fait une bêtise pis si c'est le cas, chuis pas au courant. Moi, j'ai juste entendu leurs rires, comme vous et p't-être que c'est elles qui ont raison de rire, après tout mais moi, c'que j'veux dire, c'est qu'si on veut rester obéissant, avec le règlement scolaire, c'est pas possible de rire. »
chapitre 17 À quoi sert l'école ? extrait 42
Mais bon, ça ne veut pas dire non plus que tous les adultes étaient foncièrement méchants, je ne le croyais pas.
De retour en classe, elle avait l'air gentil, cette jeune femme aux cheveux longs qui vint se présenter à nous comme étant madame Jesaispluscomment, professeur de jesaisplusquoi (français, peut-être).
Ça se voyait qu'elle était gentille quand, regardant l'ensemble de la classe, elle nous dit tendrement :
« Oh ! mais faites donc pas cette petite mine maussade ! Allons ! regardez vos camarades qui rient joyeusement ! Prenez exemple sur elles ! »
chapitre 17 À quoi sert l'école ? extrait 41
Alors, oui, il était clair que la nouvelle maîtresse n'était pas comme l'ancienne mais moi, ça n'allait pas. J'avais du chagrin, j'étais ébranlée. Et puis, la maîtresse de maternelle avait mis dans la tête de tous les enfants l'idée selon laquelle c'était une honte de s'afficher avec moi, de jouer avec moi, d'être gentil avec moi et ça restait gravé dans les esprits. Je le voyais bien à la façon dont toutes les filles continuaient à me rejeter.
Tout au long de la primaire, je m'étais efforcée à remonter du gouffre, lentement, petit à petit mais, lors de ma rentrée en sixième, à Voisenon, on aurait dit que les forces du mal s'étaient acharnées contre moi et m'avaient replongée dans le gouffre, plus profond que jamais.
Alors, même si les filles de Voisenon m'embêtaient, se moquaient de moi et me faisaient pleurer en reproduisant exactement le même schéma que celui que j'avais presque toujours connu depuis la maternelle, je ne leur en voulais pas parce que je ne croyais pas que cela venait d'elles.
Les vrais méchants, c'est toujours les adultes.
chapitre 17 À quoi sert l'école ? extrait 40
Cependant, dès que nous étions sorties en récréation, tout avait basculé d'un coup. Tout avait recommencé exactement pareil qu'en maternelle, le même cauchemar, et moi, j'avais pleuré parce que ce n'était pas possible autrement.
Mais là, la nouvelle maîtresse, du cours préparatoire, s'était approchée et avait grondé toutes les filles qui m'entouraient, qui se moquaient de moi et me montraient du doigt en disant :
« Hou, la pleureuse ! Hou, la pleureuse ! »
Alors, les filles, penaudes, avaient arrêté de m'embêter mais l'une d'elles, une brune aux cheveux raides, s'était retournée vers la maîtresse et lui avait répondu :
« C'est la maîtresse [de maternelle] qui nous a appris. »
Il y avait de la contrariété dans sa voix, on aurait dit qu'elle avait reproduit la scène qui s'était perpétuée tout au long de l'année de maternelle pour prendre la nouvelle maîtresse à témoin du mal que l'ancienne avait obligé tous les enfants à me faire.
Cette fille, je crois bien que c'était Laurence. Vous savez, celle avec les petites joues toutes roses qui est déjà apparue dans mon chapitre X.
chapitre 17 À quoi sert l'école ? extrait 38
À la maternelle, en récréation, il y avait Claire et Sylvie qui voulaient toujours jouer avec moi mais si j'acceptais de les suivre dans leurs jeux, la maîtresse venait et me punissait. Alors, à la fin de l'année, je leur avais dit que nous pourrions jouer ensemble quand nous serions à la grande école mais Claire était triste parce qu'elle déménageait et ne verrait plus jamais ni Sylvie ni moi.
Et là, la maîtresse était venue me voir et m'avait dit, genre :
« L'année prochaine, à la grande école, tu vas avoir une nouvelle maîtresse, qui ne sera pas comme moi. Alors, tu crois que tu es débarrassée de moi, que tu vas enfin pouvoir rire et jouer comme les autres enfants, en récréation ? Détrompe-toi ! Ce que je t'ai fait te poursuivra encore longtemps. Tu ne t'en relèveras pas comme ça. »
chapitre 17 À quoi sert l'école ? extrait 37
Quand on était en cours, encore, ça allait. Je restais là, assise, sans bouger et je m'enfermais dans mon imaginaire en attendant la fin. Mon inertie ne causait aucune pénibilité aux professeurs dans le cadre de leur activité salariée donc ils ne me punissaient pas et je me faisais si bien oublier qu'ils me dérangeaient peu. Je m'ennuyais paisiblement.
Par contre, la récréation, ce n'était pour moi que larmes et tourments.
chapitre 17 À quoi sert l'école ? extrait 36
Bien évidemment, les filles les plus agitées de la classe, les plus turbulentes, celles qui faisaient des bêtises pour fuir le règlement, se trouvaient aussi être celles qui m'embêtaient le plus. À l'école, le sort des enfants était si dur qu'ils avaient besoin d'un défouloir. Puisqu'ils ne pouvaient pas retourner contre l'enseignant le mal qu'il leur faisait sous peine d'être punis, ils évacuaient ce mal en le retournant contre quelqu'un d'autre, quelqu'un qui ne pouvait pas se défendre.
Depuis la maternelle, la tête de Turc, c'était moi tout le temps.
chapitre 17 À quoi sert l'école ? extrait 35
Il est bien entendu que l'élève mineur d'un établissement scolaire ne saurait être tenu responsable pour ce qu'il fait par obéissance envers son professeur, au sein d'un cours. Ceci est un exercice, sans aucune valeur réelle. Tout au plus aurait-on pu m'attribuer une note en cours de dessin.
Au moins, ce jour-là, à l'école, j'appris quelque chose. Dans le cours de monsieur Bébert, j'appris qu'une signature rackettée n'engage la responsabilité que du racketeur.
Merci, prof. T'es un bon, toi !
Restait à savoir ce que ça pouvait bien leur apporter, à ces messieurs de l'éducation nationale, de nous extorquer des signatures fictives, puisque ce fait témoignait à lui seul de notre non-consentement au règlement scolaire ; alors que nous aurions pu faire mieux, beaucoup mieux, à l'école et de l'école. Voulait-on briser notre volonté ?
À quoi sert l'école ?